C'était un drôle de type... Garçon coiffeur mais lettré. Marié mais il me semblait seul. Seul mais totalement materné par se femme. Un physique d'Antillais mais à la peau blanche. Jean me semblait paumé dans son époque... Tonton Jean, un drôle de type.

Jean était le mari à la soeur de ma Maman, à une soeur plus âgée. Je n'ai jamais connu mes grands-parents. Yvonne et Jean n'ont jamais eu d'enfants j'avais une relation privilégiée avec cet oncle et cette tante ils m'ont apporté beaucoup, m'ont ouvert des fenêtres que mes parents avaient tout juste entre-ouvertes... une influence extra ordinaire, c'était absolument génial.

Tout d'abord, c'était un couple de commerçants situé sur le quai de Caligny à Cherbourg lui, avait un salon de coiffure et elle un magasin genre de bazar ou on trouvait de tout et surtout des objets de mauvais goût pour le touriste. Des journées entières à rêver, des matinées sur le quai baigné du soleil plein Est à regarder les chalutiers passer le pont tournant. Des kilomètres a user mes Kickers sur le granit des quais que le crachin faisait illuminer, les arcs des soudeurs le bruit sourd des marteaux du chantier naval Bellot, les cris des marchandes de poisson... c'était mon quotidien, superbe !

Le soir j'allais traîner au salon de coiffure j'écoutais les conversations en feuilletant Paris-Match, Lui et Jour de France j'entendais les préparatifs (préparatif chez un coiffeur... normal.) de Alain l'ouvrier pour la soirée à venir au Casino, il me racontait ses conquêtes.

Plus tard dans la soirée il y avait bien une ou deux bagarres sur le trottoir, juste parce que les bars d'où sortaient quelques ivrognes étaient situés sur une portion de trottoir moins large, tandis que face au salon ils pouvaient s'éttriper comme des cons, tout à leur aise.

Chez Jean et Yvonne il y avait du personnel, ils étaient à l'aise financièrement ils travaillaient beaucoup ils s'offraient le service de petites mains. C'était je crois de bons patrons, il n'y avait pas de différence de traitement entre l'apprenti et moi-même "on faisait quatre heures" ensemble, je courais acheter des pains au chocolat pour tout le monde Yvonne préparait le café, le chocolat chaud l'ambiance était plutôt à la rigolade.

J'assistais souvent aux visites des Représentant... c'était quelque chose, ils portaient "beau" ils avaient de belles voitures ça semblait facile, le soir ils invitaient l'oncle et la tante au restaurant parfois j'en étais... un rêve. "me demande si je n'ai pas été influencé, un peu plus tard..."

Un jour  tonton Jean m'a emmené jusqu'à la gare (Jean n'a jamais eu de permis de conduire.) nous sommes montés dans le turbo train direction St. Lazare trois jours à Paris je devais avoir 12 ans...  le sacré coeur, la tour Eiffel, le Trocadéro, les Champs, l'arc de Triomphe, le musée de la Marine, les grands boulevards, la Conciergerie mais également ce petit déjeuner au comptoir de l'avenue de Villiers, la place Blanche et ses filles, les marchands des quatre-saisons de la rue Lepic... Je suis revenu totalement crevé et reconnaissant à jamais du cadeau de l'oncle Jean.

Une complicité nous unissait une sorte de folie, un humour particulier, le goùt de la lecture et de l'anecdote, des jeux de mots à la con.

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L'autre dimanche soir, j'étais seul sous la grande dame, et dans le brouhaha des touristes j'ai pensé à mon vieux tonton Jean il aurait cent ans aujourd'hui...