Début aout, le département de la Marne est comme anglué dans une pluie fine et il ne fait pas chaud. La voie fait comme un Y, dans notre dos la petite ville de Sézanne à gauche la route qui va à l'usine sucrière, à droite vers les hectares et les hectares de betteraves aucun véhicule, pas un être humain, seuls et malchanceux quelques corbeaux malingres s'agitent connement.

Nous arrivons aux abords de ce pavillon des années 60, les pneus crissent sur les gravillons la femme que j'aime monte doucement les 6 marches, toque à la porte d'entrée...  je n'en mène pas large.

 

Une semaine auparavant alors que la femme qui m'accompagne était au volant elle m'a simplement dit "j'aimerais aller revoir mes cousins de la Marne"

 

Alors nous avons quitté Doouarnenez et ses kouignoù-amann pour nous retrouver dans ce pavillon sans âge, dans son jus et sans une once de décoration. La porte s'ouvre difficilement sur une vieille dame :

"Bonjour Suzanne, est-ce que tu me reconnais je..."

"Isabelle, ISABELLE L'INSTITUTRICE"

Suzanne à 92 ans et nous arrivons totalement à l'improviste la vieille dame vacille, 2 larmes coulent sur ses rides :

"n'aie pas peur Suzanne tout va bien, tout va bien je voulais juste venir t'embrasser calme-toi c'est vrai j'aurais dû prévenir, n'aie pas peur"

 

Nous sommes en fin de matinée et pas plus de 10 minutes après que l'on soit assis autour de la table de salle à manger et devant une bouteille de Champagne, nous entendons la porte ainsi que le bruit carctéristique d'un chien :

"Daniel, d'vinne donc qui c'est qu'est là ???"

"Isabelle, ISABELLE L'INSTITUTRICE"

Alors voilà, la dernière et unique fois que j'ai rencontré Suzanne et son fils Daniel c'était en novembre 1981 lors d'une inhumation dans leur hameau, jamais absolument jamais nous ne nous sommes revus ni parlés moi tout comme la femme de ma vie, l'institutrice. Comment Daniel a-t-il peu deviner qu'il s'agissait de nous... un seul indice, l'immatriculation de notre véhicule et surtout le fait que cette maison ne compte jamais aucune visite !

Daniel 73 ans vit avec sa maman depuis toujours. Pas de téléphone portable "pourquoi faire ??" pas de permis de conduire "pourquoi faire"  aucun voyage "pourquoi faire ?? aucune visite "pourquoi faire" pas de femme mais un garçon d'une cinquantaine d'années reconnu mais absolument non fréquenté à tendance totalement oublié. Je regarde sans parler ces personnages qui me sont étrangers, le cadre dans lequel ils vivent et j'ai comme l'impression d'assister au tournage de l'émission "Strip-Tease" de la RTBF...

A un moment donné, Daniel se lève et revient avec une arme à feu "Je préfère te le dire moi-même Isabelle l'institutrice, j'ai le fusil de l'Ernest c'est lui qui me l'a donné, il me l'a donné" à ce moment là j'ai eu vraiment peur, mon imagination fertile à galopé et je me suis dit s'il tire ce con on est mal, personne au monde ne sais où nous sommes, il va nous enterré entre les rangs de betteraves... on est faits... j'ai eu vraiment peur, mais non c'était un geste positif Ernest, le grand-père de ma femme (décédé en 2002) a offert ce fusil de chasse à Daniel, cadeau magnifique pour ce Daniel qui ne vit qu'au travers de la chasse de ses chiens et de sa maman... Ouf !

Une heure plus tard nous étions tous les deux dans la C5 et silencieux, la femme que j'aime était ravie d'avoir (re) fait connaissance avec  ce couple improbable qui compte pour elle, un peu plus tard nous avons ri du comique de situation, de décalage gigantesque et de la simplicité de ces gens qui ne demandent rien à personne et surtout pas un quelconque jugement, qui serions nous pour juger, pour administrer je ne sais quel dogme...