On la voyait rentrer de je ne sais où dans la matinée, en taxi toujours en taxi, elle se faisait déposer au coin de l'impasse de la Villa Rocca il ne lui restait que 100 mètres à faire le plus discrétement possible pour ne pas faire plus de honte à ses parents chez qui elle créchait toujours. Quand j'étais môme j'ai bien connu une prostituée elle habitait donc comme nous dans le haut de la ville dans un quartier ouvrier très calme loin de l'agitation du port...

Oui mais elle oeuvrait depuis un bar qui était également le voisin immédiat de la boutique de chez Jean et yvonne chez qui j'ai passé toute ma jeunesse, la boutique de souvenirs était jusqu'après-guerre un bordel, il restait d'ailleurs dans les années soixante quelques relents de maison close dans la grande salle du premier étage comme l'emplacement du grand billard à la française qui se dessinait sur le vieux plancher et puis des inscriptions faites au canif dans les lambris, le vieux candélabre usé qui pendait de tout là-haut, je me souviens avoir passé des heures à tenter de déchiffrer ça, mais j'étais bien jeune et plus tard tonton Jean à fait tout disparaître par modernisme... c'est bien après qu'il m'a raconté des trucs assez dingues lui qui été né dans les étages...

Lucette n'était pas belle, elle était même moche à ce que mes souvenirs m'indiquent... quand je la croisais sur le quai de Caligny et quand elle était seule elle me saluait gentiment "bonjour petit" elle venait acheter des paquets de "hollywood shwingum"  toujours à la chlorophile, à la boutique pas un ou deux elle achetait la boite entière soit une douzaine d'étuis et elle payait sans reprendre la monnaie ça, ça me plaisait bien aussi.

Dans notre quartier Maman m'avait demandé de ne pas la saluer et de toute façon elle ne me connaissait plus lorsque nous nous croisions dans notre rue.

Elle est sortie longtemps avec un grand black très costaud qui habitait juste en face de la maison au rez-de chaussée et paraît-il qu'ils ne se privaient pas et que même l'été pendant l'après-midi ils baisaient fenêtre ouverte... paraît-il, parce que j'ai bien essayé de voir... mais j'ai jamais rien vu !!

Je ne sais pas si ça vient de l'ambiance des quais luisants de brume et de granit, je ne sais pas si c'est la lumière clignotante de l'enseigne "Météor" du 54 quai de Caligny qui m'a induit ça, mais j'ai toujours une certaine tendresse pour elles...